30 octobre 2006

Chapitre 5 - Un concours parmi tant d'autres

Une commune de la proche banlieue Sud de Paris avait organisé, quelques mois auparavant, une présélection d’architectes pour la participation à un concours. Il s’agissait de construire une école maternelle et primaire.

Comme d’habitude dans pareil cas, j’avais envoyé un dossier, mais sans grand espoir. En effet, il est toujours difficile de concourir sous cette forme, car le jury reçoit environ une centaine de dossiers, dont il ne doit retenir que trois ou cinq, selon le règlement. Les chances sont donc très faibles. Seuls les architectes les plus connus, ou ayant de sérieuses références sur un programme semblable, ont des chances d’être invités à concourir. Les relations aussi, hélas, peuvent avoir une influence.

Une visite au maire de la commune concernée, qui m’avait reçu courtoisement, mais sans plus, m’avait permis de présenter mes réalisations récentes. Avec un grand étonnement, mêlé d’une immense joie, j’appris que j’avais été retenu pour le tour final. C’est seulement lors de cette deuxième partie de la sélection que l’architecte a la possibilité de s’exprimer et de véhiculer ses idées et réflexions, sous la forme d’un projet, souvent accompagné d’une maquette.

Le programme joint à l’envoi était précis, trop précis, même. Certaines données n’offraient que peu de liberté. Il fallait s’adapter, rester libre dans la composition du plan et des espaces sans trop sortir du canevas imposé. Mais un concours doit rester un moment de pure et de vrai création architecturale, un moment d’intense plaisir pour son auteur. Et c’est le grand numéro du gros crayon, avec son crissement sur le papier calque, traçant des arabesques, des courbes et des contre-courbes, entrecoupées de gros traits rectilignes. Ainsi, au fil du rouleau de calque d’esquisse, on voit surgir du néant des traces, des arrangements, des agencements de pièces, et plus tard de volumes. Peu à peu, le puzzle des surfaces énoncées dans le programme se compose et trouve sa forme. Les gros traits de la première heure s’affinent, les espaces s’arrangent dans la tête du concepteur.

C’est à ce stade que les volumes doivent être perçus, même s’il n’y a encore que des esquisses couchées sur du papier. Souvent un petit croquis perspectif vient enrichir la réflexion, dans le but de concrétiser un volume. Alors, au fur et à mesure que le rouleau de calque défile et que la pointe du crayon s’use, le plan s’ébauche et trouve son ordonnancement.

Pour ce qui me concerne, le grand moment de création restait la nuit. Ou du moins, la soirée tardive. Un dîner léger me permettait de conserver un esprit clair. Un fond musical discret agrémentait la soirée commençante, et les heures passaient très vite. Car après m’être rendu sur place afin d’analyser le terrain et l’environnement immédiat, après avoir lu, relu et annoté le programme, les idées affluaient. Il fallait adopter un parti architectural. Devais-je composer et traduire le programme sous une certaine forme, ou une autre ? Et si je commençais mes recherches par un carré ? Ou alors un rectangle ? Et pourquoi pas un triangle et un cercle s’interpénétrant ? Mais généralement les architectes suivent une logique qui leur est propre. Une sorte de ligne de conduite, souvent issue d’une réflexion menée durant les études, et approfondie pour le diplôme.

Cette fois, pour ce concours en vue de la construction d’une école, les différentes esquisses me ramenaient toujours vers un jeu de carrés et de triangles. Lors de mon diplôme, j’avais exploré ces formes architecturales avec un certain succès, puisqu’un prix était venu récompenser ma recherche. Maintenant j’entendais bien, pour ce concours, examiner avec une plus grande acuité ce jeu de formes simples. Et c’est ainsi que mon projet s’orienta, presque naturellement, vers un plan d’école en forme de deux carrés se touchant par un sommet pour former un triangle résiduel, lequel délimitait tout aussi naturellement les préaux demandés. Les grandes lignes directrices de la composition architecturale étaient fixées. Pendant ces longues veillées solitaires, je buvais de nombreuses tasses de thé, pour conserver l’esprit lucide. Vers deux heures du matin, je quittais le bureau avec une esquisse tracée.

A ce stade de l’étude, j’aimais laisser reposer le projet pendant quelques jours, comme on laisserait décanter un bon vin avant un grand repas. Deux ou trois jours plus tard, l’esprit serein et reposé, je revenais vers le projet.

En quelques nuits, je réussissais à obtenir un avant-projet complet qui me satisfaisait et qui répondait au programme imposé. Je transmettais alors l’ensemble à mon dessinateur, qui aurait tout le loisir d’effectuer un rendu propre à l’ordinateur.

En moi-même, je comparais toujours la création d’une esquisse en réponse à un programme, à un acte d’amour physique. Tous les ingrédients étaient réunis : des préliminaires plus ou moins longs, en fonction des données du programme, une montée en tension avec une intensité grandissante, jusqu’à l’éclosion de l’idée, comme un orgasme. Le plaisir de voir traduit sur le papier mes idées et mes perspectives était infini.

Généralement, ces moments d’intense création s’accompagnaient d’angoisse, de doute, parfois de larmes et de désespoir. Mais quand enfin je pouvais clore le dossier avant de le rendre, la tension retombait, et restait la satisfaction d’avoir accompli quelque chose qui était fait et ne serait plus à faire. En attendant le projet suivant.


Posté par limpossibleamour à 14:30 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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