30 octobre 2006

Chapitre 3 - Projet à San Francisco

C’est la sonnerie du téléphone qui m’avait réveillé. Après un instant de flottement, je me souvins que j’étais dans une chambre d’hôtel, à des milliers de kilomètres de Paris. Ma main, partie à la recherche du combiné, renversa quelque chose sur la table de chevet et parvint finalement à décrocher.

-          Bertrand ?

-          Salut, c’est Laurent !

                            D’une voix pâteuse, je réussis à articuler :

-          Quelle heure est-il ?

-          Midi.

Pas une raison pour être dérangé, même par Laurent. Cela ne faisait jamais que quatre heures du matin à Paris. Je sentais dans tout mon corps la fatigue accumulée par le voyage, le décalage horaire et la cuite du soir précédent, avec des amis, avant de prendre le vol pour San Francisco.

Mon cerveau, lentement, se désembrumait.

-          Je pensais t’inviter à déjeuner, dit Laurent. Je suis au bar de ton hôtel. Je t’attends en bas.

Vingt minutes et une douche chaude plus tard, j’étais face à Laurent. Vêtu de noir, en jean Levi’s et polo Lacoste à manches longues, il avait toujours la même élégance austère. Une longue embrassade scella nos retrouvailles au milieu du bar.

Laurent était un ami de longue date. Nous nous étions rencontrés chez une connaissance commune, lors d’une soirée entre étudiants. Après son bac scientifique et une année de touche-à-tout, il avait trouvé sa voie dans la médecine. Nous nous étions revus régulièrement pendant quelques temps, puis, pour des raisons économiques et d’amitié réciproque, nous avions décidé de partage un même logement, un grand studio près de Beaubourg, au cinquième sans ascenseur.

Nous avions la même corpulence, ce qui nous permettait d’échanger nos vêtements. A toi, à moi, peu importait. De cette façon, chacun de nous avait doublé sa garde-robe en un week-end.

Nous sortions peu, mais toujours entourés d’un harem, tant masculin que féminin. De tous, nous étions ceux qui possédaient le plus grand appartement. Les soirées débutaient, assis à même le sol, autour d’une bouteille de whisky, à refaire le monde. En la personne de Chris, nous avions trouvé notre greffier : il prenait des notes pour un futur ouvrage qu’il souhaitait écrire et qui s’intitulerait « Projets utopiques ».

A mesure que le niveau de la bouteille baissait, la discussion s’animait et les corps, pris de lassitude, s’étendaient sur les coussins. Des amitiés particulières naissaient, au fil de la soirée, et se prolongeaient souvent jusqu’à l’aube. Pendant près de quatre années, Laurent et moi avions vécu ainsi.

Une été, pour les vacances, nous sommes partis à San Francisco. L’année suivante, sur un coup de tête, Laurent décidait de plaquer ses études de médecine et de partir rejoindre ce grand village, terminus de tous les bons westerns et devenu la métropole la plus européenne et la plus asiatique des Etats-Unis.

-          C’est ma terre promise, se plaisait-il à dire.

Ce fut pour moi un rude coup. Je venais de m’installer à mon propre compte, en mettant en place mon atelier d’architecture. Comme beaucoup de mes confrères au début de leur activité, je vivais essentiellement de sous-traitance. Je n’eus pas la force de quitter toutes les relations nouées depuis mon arrivée sur Paris, sept ans auparavant, même si j’aimais beaucoup Laurent. La mort dans l’âme et le cœur déchiré, nous nous séparâmes, sans amertume, sans rancune.

Depuis deux ans maintenant, Laurent vivait à San Francisco avec Rick, propriétaire d’une importante concession automobile. C’est naturellement à moi qu’ils firent appel lorsqu’ils eurent décidé l’achat en commun et la rénovation complète d’une maison de style victorien sur une colline de San Francisco.

Laurent m’avait appelé, deux semaines plus tôt, pour me faire part de leur projet. Il m’avait envoyé des photos de la maison qu’ils avaient en vue, et un croquis faisant office de plan. Sur la lettre d’accompagnement il avait ajouté : « A toi de jouer, mon Le Corbusier adoré ».

Ainsi donc, pour la deuxième fois de ma vie, je débarquais dans cette ville, fasciné à nouveau, comme tous les voyageurs, par les reflets du soleil sur les façades victoriennes et dans les vitres des gratte-ciel.

Laurent m’expliqua comment, avec son ami Rick –que je ne connaissais qu’en photo-, ils avaient décidé de sceller leur amour par un investissement commun. Ils avaient jeté leur dévolu sur un cottage en bois et briques revêtues de stuc, dans le quartier de Western Addition.

Il me racontait tout cela, pendant que j’avalais un remarquable steak tartare, arrosé d’une eau minérale locale. Lui oubliait de manger. Il était surtout impatient de me montrer la maison de ses rêves, objet de ma mission ici, à San Francisco..

Une fois sur place, je fus immédiatement saisi par l’harmonie des couleurs des boiseries extérieures. Certes, elles auraient mérité un rafraîchissement, mais en conservant toute l’intensité des tons employés à l’époque victorienne. L’ensemble de la construction reposait sur une minuscule parcelle, avec un accès principal direct depuis la rue. Sur l’arrière, il y avait un jardinet. Actuellement envahi par les mauvaises herbes, il pourrait devenir un havre de fraîcheur et de détente fortement apprécié en plein centre-ville.

La maison était inhabitée depuis de nombreuses années et l’intérieur était très défraîchi. Il y avait une odeur de renfermé, omniprésente. A peine avions-nous fait quelques pas dans le hall d’entrée que Rick nous rejoignait.

Les présentations faites, Laurent me dit :

-          A toi de jouer, maintenant :

Sans prononcer un mot, j’allai d’une pièce à l’autre, prenant quelques notes. Laurent savait qu’il fallait me laisser seul, dans ces cas-là. Nul ne devait me distraire pendant que je m’imprégnais de cette bâtisse. Lui et Rick s’éclipsèrent par la porte de derrière, vers le jardin. J’oubliai tout de suite leur présence. J’étais dans mon élément. Je montais, je descendais l’escalier, j’ouvrais une fenêtre, afin de juger une perspective extérieure, je prenais quelques photos. Sur mon inséparable carnet de croquis, je griffonnais des impressions. En quelques traits de crayon, je traduisais une idée d’aménagement.

Extérieurement, il n’y avait rien à changer. D’ailleurs, en aurions-nous l’autorisation ? J’en doutais. A l’intérieur, par contre, il convenait de tout remodeler et restructurer les espaces et les volumes. Un réelle travail d’architecte.

Je rejoignis enfin Laurent et Rick dans le jardin.

-          Vous ne pouvez pas vivre là-dedans, dis-je, comme soudain sorti de ma bulle. L’ensemble des installations est obsolète, le cloisonnement des pièces est incohérent. Il faudrait revoir tout l’aménagement et l’harmoniser avec votre façon de vivre.

-          A toi de voir et de proposer, dit Rick.

-          C’est un défi ? Vous me laissez combien de temps, pour établir un avant-projet ?

-          Quarante-huit heures, pas une de plus, dit Laurent, l’air fier de lui.

Je le regardai, interloqué.

-          Ne t’inquiète pas, dit-il, nous avons tout prévu. Nous t’hébergeons, ce sera plus sympa qu’à l’hôtel. C’est petit, chez nous, mais il y a une chambre d’amis. Je t’ai fait un bureau avec une planche posée sur deux tréteaux. Et j’ai acheté une lampe d’architecte, tout spécialement pour toi !

-          Je n’ai pas le choix… ?

-          Pas vraiment, dit Laurent, en souriant. Nous attendons ton projet pour nous décider et signer chez le notaire.

-          D’accord, les gars, je suis à vous, et seulement pour quarante-huit heure, en effet. Vendredi matin, à dix heures, j’ai un important rendez-vous de chantier, pour une école. On est arrivé à une phase critique des travaux, et je dois rencontrer le maire, pour des choix de teinte.

Laurent et Rick se jetèrent un rapide coup d’œil complice et, d’un commun élan, ils me prirent dans leurs bras pour une accolade générale.

-          Nous savions bien que tu accepterais, dit Laurent. Tiens, je te donne les clefs.

-          Merci. Je reviendrai demain matin pour faire un relevé précis du bâtiment.

-          Moi je vous laisse, dit Rick. Les clients m’attendent ! A ce soir ! Et soyez sages, ajouta-t-il, en riant aux éclats.

-         

Rick parti, Laurent me regarda fixement.

-          Alors, comment tu le trouves ?

J’étais conscient du rictus qui animait mes lèvres.

-          Un peu fou, votre projet, mais ça devrait faire un endroit agréable à vivre.

-          J’te parle de Rick !

-          Ah, pardon, je n’avais pas bien compris. Bon… euh… il est beau garçon, si c’est ce que tu veux savoir.

Je ne souhaitais pas m’étendre sur le sujet.

-          J’ai besoin de m’aérer l’esprit, maintenant. J’ai hâte de redécouvrir la ville.

-          Bien sûr, dit Laurent, en faisant virevolter les clefs de sa Cherokee. Allez, en voiture !

Je refermai la porte de la maison. Elle serait toute à moi pour quarante-huit heures. Je mis la clef dans ma poche. Maintenant, je détenais la clef du bonheur de Laurent et de Rick. La clef de leur paradis. Un paradis dont je ne serai l’hôte que très ponctuellement.

Parvenus au centre ville, nous nous mîmes à arpenter les rues en nous tenant par le bras, avec cette complicité entre hommes qui n’étonne personne, à San Francisco.


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