30 octobre 2006

Chapitre 2 - La rencontre

Tout avait bien commencé, pourtant, et à trente ans ma réussite était totale. J’avais une profession honorable : architecte, une femme charmante et mignonne, brune, le teint mat illuminé par de pétillants yeux bleus.

Notre rencontre, à Hélène et moi, remontait à quatre ou cinq ans. Je rentrais de San Francisco, où j’avais travaillé à l’aménagement d’une villa pour des amis français, et j’étais sur le point de partir en Egypte, pour un projet de complexe hôtelier à Louxor, au bord du Nil.

Je rentrais de mon bureau à pied, par une rue aux trottoirs étroits. Une jeune femme, qui marchait vers moi, s’arrêta soudain, s’exclamant : « Quelle saletés, ces chiens ! ».Elle venait de poser le pied sur quelque chose de flasque. Ses lèvres, délicatement soulignées de rouge, avaient une moue surprise et dégoûtée. Je me sentis tout de suite en accord avec cette jeune femme : moi aussi, je pestais souvent contre les déjections des chiens, que les ramasseurs de crottes, juchés sur leurs motos, ne parvenaient pas à éliminer suffisamment vite et partout. Le sens civique se perdait !

Descendant du trottoir pour laisser passer celle dont je ne soupçonnais pas encore qu’elle allait entrer dans ma vie, je ne put m’empêcher de penser à haute voix : « Oh, comme vous avez raison, Mademoiselle ! »

C’est alors que, rougissant de ses propos, elle prit conscience de ma présence, et que nos regards se croisèrent. J’étais déjà comme envoûté par son parfum et hypnotisé par ses yeux. Comment une femme pouvait-elle être si jolie, si fine de visage ? Nous sommes restés ainsi un long moment, c’est du moins ce qu’il m’a semblé, en éternité. J’ait muet d’admiration, fasciné par le bleu de ses yeux. Je me ressaisis. Elle portait une robe rouge. Ses cheveux bruns, coupés au carré, encadrait un visage régulier. Je me dis que je ne pouvais pas rester plus longtemps près d’elle, ou j’en perdrais la tête. Pourtant, j’avais encore la force de parler.

-          Si vous voulez ôter votre chaussure, je vais vous la laver, à la fontaine à côté.

Et sans attendre sa réponse, je m’approchai d’elle.

- Prenez appui sur mon épaule, si vous le désirez.

Ce qu’elle fit, sans hésiter.

L’incident réparé, elle me remercia, en me souriant pour la première fois. Elle s’apprêtait à poursuivre son chemin, quand je m’entendis lui dire :

-          Nous pourrions prendre un verre à la terrasse du café, pour vous remettre de cette mésaventure ? Je me ferais un plaisir de vous l’offrir.

Elle accepta sans se faire prier.

Elle m’apprit qu’elle revenait d’un séjour touristique aux Iles Pontines, au-delà de Capri. Elle connaissait bien l’Italie, dont elle parlait couramment la langue. Moi je lui parlai des pays que j’avais visités, lors de mes déplacements professionnels ou pour les vacances. Elle se montra vivement intéressée par l’Egypte, où elle avait prévu de se rendre, l’été prochain ou le suivant, avec des cousins. Je lui parlai du Nil et de sa vallée. Je lui racontai que les temples, dont les portes sont orientées vers le fleuve, sont pour la plupart consacrés au culte d’Isis et de son époux Osiris, le dieu du Nil, qui féconde la terre nourricière. Hélène buvait mes paroles.

-          Vous me faîtes envie, dit-elle, avec toutes vos descriptions.

A son tour, et avec une animation croissante, elle me parla de Pouza, le domaine des pêcheurs d’espadon et de langouste, une petite ville construite en amphithéâtre, au creux d’une magnifique baie naturelle dominée par le mont Guardia.. Hélène me décrivit l’architecture classique des bâtiments publics de Pouza, qui contrastent avec les petites maisons peintes en jaune, bleu et rose, presque grecques avec leur toit en coupole, et qui se pressent au pied des collines taillées en terrasses.

Nous nous quittâmes sur une franche poignée de main, les doigts brûlants, après avoir échangé nos coordonnées, en nous promettant de nous revoir.

De retour dans mon logement, à proximité du boulevard Saint-Michel, j’eus beaucoup de mal à m’endormir, cette nuit-là. Dans un demi-sommeil, je voyais une robe rouge abandonnée à côté du lit, et des cheveux bruns sur mon épaule. La semaine suivante, Hélène me rappelait.

Un peu émus, nous nous sommes retrouvés devant un plateau de fruits de mer chez Hansi, une brasserie face à la Gare Montparnasse : huîtres de Bretagne, bulots, oursins et tourteaux, l’ensemble arrosé d’un Muscadet bien frais. Lors de cette soirée, nous avons fait plus amplement connaissance. Nos origines –elle de Rennes, moi de Lyon- furent évoquées, nos passés réciproques survolés, et nos présents approfondis.

Hélène était la troisième d’une famille de quatre enfants. Elle avait grandi dans l’univers douillet et sécurisant d’un père fonctionnaire. Mais, pudique, elle ne se dévoilait que par bribes, par miettes, comme si elle voulait laisser mon imagination combler les vides. Pour ce qui me concerne, ma langue se déliait, aidée sans doute par le Muscadet. En peu de temps, Hélène connut l’essentiel de mon passé : une enfance heureuse, celle d’un fils unique, au sein d’un milieu modeste, fruit de parents ouvriers habitant un quartier populaire de Lyon.

Tout s’était déclenché après mon bachot. Ce diplôme fut comme le sésame pour accéder à la vie, à l’indépendance. Mes parents subvenaient à mes besoins, mais j’améliorais mes revenus en travaillant comme garçon de café pendant les vacances.

Depuis toujours, j’étais passionné par le bâtiment et la construction, les plans de maisons et leurs décors. En toute logique, je m’étais inscrit dans une école d’architecture, à Paris. Durant cette période de vie estudiantine, je découvrais la vraie liberté, même si je n’avais jamais réellement eu de conflits avec mes parents. Paradoxalement, cette liberté consistait à sortir peu et à beaucoup travailler. J’obtins mon diplôme d’architecte avec mention et avec un prix.

Hélène était elle aussi en parfaite adéquation avec son milieu professionnel. Ses études terminées depuis peu, elle avait intégré le département cosmétiques d’un grand groupe pharmaceutique. Avec des médecins et des chercheurs dans diverses disciplines, au sein d’un groupe de huit personnes, elle était l’un des maillons d’une chaîne qui travaillait à la mise au point d’un nouveau produit pour les peaux intolérantes à certaines lotions démaquillantes. Ses rares moments de liberté, elle les occupait à des sorties au cinéma avec des amis. Elle pratiquait aussi le farniente et la lecture, sur un transat au milieu de son salon, ou bien sur le balcon ensoleillé de son petit appartement aux Buttes-Chaumont.

Pendant notre conversation, je sentis que ses yeux et son parfum produisaient sur moi le même effet que lors de notre première rencontre : j’étais subjugué. Et j’essayais de ne rien laisser paraître.

Nous dînions face à face, nous regardant sans cesse, en souriant. Nous étions uniquement occupés l’un de l’autre, ignorant le brouhaha de la vaste salle du restaurant, pris tous deux dans le charme d’un amour débutant. A un certain moment, je heurtai légèrement l’un de ses pieds sous la table. Je le pris entre les miens et le gardai, le serrant de toutes mes forces. Nos regards se mélangeaient . Je voyais la vie en bleu. A la fin du repas, nos mains se rejoignirent et nos bouches se rapprochèrent pour un discret et tendre baiser. Puis nous nous regardâmes à nouveau, en souriant et sans dire un mot.

Après avoir raccompagné Hélène jusqu’au pied de son immeuble, je poussai un cri de joie dans la rue déserte, le cœur rempli d’espoir : j’étais amoureux ! C’était une sensation confuse et troublante, exquise, merveilleuse, toute nouvelle pour moi.

Posté par limpossibleamour à 14:45 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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